• Un mois de confinement

    Stupeur. C’est ce que je ressens quelques heures avant de décoller de La Havane où je viens de passer trois jours fin février lorsque Yoann, mon ex mari, m’annonce que je ne vais pas pouvoir voir Alix dès mon retour à Genève. Parce que j’ai transité par des gares et aéroports, parce que je suis restée enfermée longtemps dans un train puis trois avions, parce que j’ai fréquenté beaucoup trop de monde pendant ce séjour cubain, me voilà privée de ma fille. Ce putain de covid-19 vient de faire son entrée sur le territoire suisse donc pour le bien de notre enfant et celui de notre entourage, on ne peut prendre aucun risque. A La Havane, dans ma superbe chambre d’hôtel que bercent un fond musical joyeux et un temps doux, j’ai lu la presse française, regardé TV5 en boucle, gagnée par l’appréhension. C’est sans doute pour cette raison que je ne me suis absolument pas opposée à la décision de Yoann. Au contraire, je l’ai soutenue.

    La semaine après mon retour à Genève est des plus étranges, comme plongée dans une autre réalité, une réalité faite d’ébahissement et de méfiance. J’imagine qu’on est nombreux à vivre cette ambiance pesante, à avancer à tâtons dans un quotidien qu’on ne comprend plus, à tenter d’anticiper les contours d’un confinement qui n’en est pas encore un. Mickael et moi faisons quelques courses. De quoi tenir deux semaines (au lieu d’une) pour éviter de retourner tout de suite dans un supermarché mais sans sombrer dans la paranoïa qui visiblement pousse certains à dévaliser les rayons, à stocker des denrées comme si on était en guerre. C’est assez impressionnant, angoissant, déstabilisant de voir ces étalages vides. 

    Dernière promenade à la campagne © Mickael Gautier

    La stupeur ne me quitte pas. Elle s’intensifie lorsqu’on apprend, parmi un tas d’autres informations, que l’école d’Alix ferme, que la crèche de Melchior ferme, que les bureaux, les commerces, les frontières… tout ferme… mais que nous devons quand même continuer à travailler. Le télétravail, c’est bon, je maîtrise puisque ça fait plus de trois ans que je bosse à la maison… mais avec un petit bonhomme de deux ans et demi dans les pattes? Je revis la terreur et la nervosité subies peu après la naissance de Melchior quand je devais m’occuper de mon bébé et écrire des articles en même temps, que j’étais à deux doigts d’exploser parce que je n’arrivais pas à gérer simultanément mon rôle de maman et mon emploi de journaliste. Et surtout, comment trouver la motivation pour pondre des textes quand le monde part en sucette? Quelle organisation mettre en place pour que Mickael et moi puissions travailler sereinement alors que notre fils n’est pas suffisamment grand pour comprendre la situation, pour jouer tranquilou dans sa chambre? Et quand est-ce que je vais pouvoir revoir ma fille? Toutes ces questions me tétanisent. 

    Le premier weekend après le discours de Macron puis celui du Conseil Fédéral, nous décidons de nous promener une dernière fois dans Genève. Regarder Melchior glisser dans le toboggan puis traverser les parcs qui nous mènent près de la gare où se trouve l’un de nos restaurants préférés. Ce soir-là, mon cheeseburger a le goût des adieux. J’observe les quelques clients qui dînent. J’ai peur. Et le lendemain, on part à la campagne se balader, à cinq minutes de voiture de chez nous. Mais croiser des promeneurs même s’ils se font rares m’angoisse terriblement. J’ai trop peur. C’est dur, c’est chiant, mais on doit rester à la maison, l’extérieur est devenu un endroit hostile, un terrain sur lequel je refuse de m’aventurer et certainement pas en famille. 

    Dernière glissade sur le toboggan © Mickael Gautier

    Cette stupeur ne me lâche toujours pas. Cependant, Mickael réussit à me tirer de cette atonie dans laquelle je me suis réfugiée. On s’organise. On revoit l’agencement du salon qu’on transforme en salle de jeux pour Melchior. On descend nos ordinateurs qu’on installe sur la table de la salle à manger. La pièce à vivre n’a jamais aussi bien porté son nom: on mange, on bosse, on joue dans ce grand espace qui donne sur la terrasse. Je me sens chanceuse de vivre dans un tel appartement. Nous profitons du confinement pour accrocher des tableaux, cuisiner de bons petits plats, regarder la 4ème saison de La casa de papel et la 3ème d’Ozark, rempoter les plantes, nous reposer. Etre ensemble, tout simplement.

    A la deuxième semaine d’enfermement, la stupeur est partie. Je promène le chien tous les matins, cinq minutes. Le temps d’une cigarette. La sortie du soir, c’est Mickael qui s’en charge. Là encore, je me sens chanceuse, heureuse d’avoir un tel homme à mes côtés. Si le confinement est néfaste pour certains couples – je ne parle pas des femmes battues ni des victimes de pervers narcissiques –, s’il provoque des tensions, ce n’est pas le cas chez nous. Il a apporté une proximité qui me rassure. J’enlace et j’embrasse mon amoureux des dizaines de fois par jour. Sa force m’aide à garder les pieds sur terre.

    Les heures défilent, les activités s’enchaînent. J’essaye d’être imaginative pour que Melchior, qui a mal vécu les premiers jours de confinement et a beaucoup réclamé Alix et son oncle Lucas. On fait des jeux, de la peinture, des bulles de savons, des parties de basket, de la pâte à modeler, des dessins au feutre sur papier ou à la grosse craie sur le sol de notre terrasse, des constructions de Lego, des courses de voitures. Melchior a beaucoup évolué en l’espace d’un mois. Son vocabulaire s’est enrichi, son élocution est plus fluide. Il a appris l’alphabet et sait épeler son prénom. Nous sommes émerveillés par ses progrès, sa capacité d’observation. Petit à petit, il devient autonome, commence à jouer seul. 

    Bientôt enfermés tous les trois à la maison © Mickael Gautier

    Honnêtement, le fait de nous retrouver tous les trois, d’avoir un rythme différent du quotidien qu’on croyait rassurant, cette sensation de vacances sans être en vacances, me fait un bien fou. J’ai un peu honte de l’avouer surtout quand je vois tous ces gens se plaindre sur les réseaux sociaux d’être enfermés. Je comprends leur frustration, leur tristesse, leur vulnérabilité. Forcément, dans cette situation, toutes les émotions sont amplifiées. Et le chômage partiel n’arrange rien. Puis, il y a ces questions qui nous titillent: comment sera l’après-coronavirus, le fameux “déconfinement“ qu’évoque la presse? Ce néologisme, je le déteste, il me fait penser à “déconfiture“ et moi, cet enfermement, je ne le vis absolument pas comme un échec, une source de sentiments négatifs. Au contraire, il m’est bénéfique en me permettant de prendre soin de ma famille, d’avoir un rythme plus sain, de réfléchir, de découvrir de nouveaux moyens d’expression créative, de nouvelles idées et de nouvelles envies. Il m’ouvre les yeux sur la vie que je veux vivre. Il dévoile un aspect de ma personnalité qui me motive. Je me sens bien avec mon homme et mon fils près de moi. Et si je pouvais serrer ma fille contre mon cœur, ça serait merveilleux. Nos retrouvailles n’en seront que plus émouvantes. Je sais que ce jour-là je vais pleurer. Beaucoup. Et qu’elle, en bonne adolescente, montrera un visage à la fois ému et perplexe. 

    Demain, quand nous serons à nouveau libres, beaucoup de choses vont fleurir de cette expérience étrange, de cette aventure inédite, et nous regarderons la vie autrement. Pour moi, la “normalité“ telle que nous la connaissions n’existe plus et c’est tout ce que je nous souhaite. 

    Photos © Mickael Gautier

  • Salut, c’est Sharmila!

    Se présenter n’est pas chose facile mais néanmoins indispensable pour mieux se connaître. Je débarque dans votre vie en vous racontant la mienne donc il me semble évident de vous parler un peu de moi, genre mini-bio que j’espère pas trop ennuyeuse. Certains d’entre vous me connaissent déjà, dans la vraie vie ou virtuellement. Mais pour les autres, voici ces quelques lignes d’introduction en toute transparence pour mieux comprendre qui je suis.

    Je suis née à Calcutta, en Inde, en 1975 et j’ai été adoptée à l’âge d’un mois par un père français et une mère espagnole. Oui, c’est un peu brutal comme préambule mais autant être honnête et couper court dès le départ aux questions sur mes origines qui mènent à l’embarras lorsque j’y réponds. La mission de mon papa à l’Alliance française de Calcutta a pris fin lorsque j’avais un peu moins de trois ans donc nous sommes rentrés à Paris. Enfin, “rentrés“, c’était surtout pour mes parents parce que pour moi quitter mes terres natales représentait plutôt une grande première dont je n’avais absolument pas conscience vu mon âge. Mon frère Yannick est né quelques jours après mon 4ème anniversaire. Là aussi je vais éviter le “sugarcoating“ et être directe: je suis la seule de ma fratrie à avoir été adoptée, d’où la différence de couleur de peau avec le reste de ma famille, différence que l’on m’a bien fait remarquer à l’école quand j’étais enfant. 

    Versailles? 1976? Aucune idée…

    Bref, en 1981, mon journaliste de père a été nommé responsable de bureau pour l’AFP et nous a donc embarqués en Indonésie, à Djakarta, où nous avons vécu quatre ans. Avec le recul, je me rends compte à quel point notre enfance a été douce, à quel point nous avons eu de la chance de vivre dans de grandes maisons et de passer nos vacances dans des endroits paradisiaques comme Bali, Bora-Bora ou encore cette petite île des Maldives dont j’ai oublié le nom, mais à l’époque, je voulais vivre une vie comme “les autres“, grandir auprès de mes cousins restés en France, aller à St Cast tous les étés pêcher des couteaux à marée basse, manger des fraises et du jambon et tous ces produits inexistants en Indonésie. Des trucs idiots d’enfant qui avaient de l’importance aux yeux d’une petite fille. 

    Après Djakarta, nous sommes rentrés à Paris (et cette fois, le verbe “rentrer“ est adéquat…) où est né mon frère Marc avant repartir deux ans plus tard au Pakistan, pays que j’ai profondément détesté, puis en Argentine, pays que j’ai profondément adoré. Mes parents se sont séparés à ce moment-là, mon père s’est remarié et j’ai eu la chance de voir ma fratrie agrandie avec la naissance de Sophia puis Lucas. Après six ans à Buenos Aires et mon bac en poche, je suis retournée à Paris pour faire mes études, d’abord à La Sorbonne Nouvelle avant d’intégrer l’ISIT, une école privée de traduction et interprétation. Bref, tous ces diplômes pour au final décider de ne pas être traductrice… Je voulais être en contact avec des personnes en chair et en os, pas avec un PC et des dicos… En Argentine, j’ai rencontré Yoann avec qui j’ai vécu à Paris, dans le VIIème, et qui m’a épousée après neuf ans de relation.

    CE1 (Djakarta, 1982)

    En 2004, nous nous sommes installés dans une grande maison à Berne, en Suisse, et notre fille Alix est née un an plus tard. Je ne vais pas vous dessiner un schéma sur les aléas de la vie mais notre vie bernoise a eu raison de notre couple et en décembre 2007, Yoann et Alix sont rentrés à Paris et moi je suis venue m’installer à Genève. Pourquoi une telle distance? Tout simplement parce que je n’ai pas trouvé d’emploi en France… Donc pendant cinq ans, j’ai fait l’aller-retour tous les weekends et pendant les vacances scolaires. Les gens autour de moi m’ont souvent demandé si ce n’était pas trop dur. Bah oui, quelle question! Chaque dimanche soir, je rentrais à Genève avec le cœur lourd. Quand on est une maman séparée et qu’on ne vit pas avec son enfant, on devient tout de suite l’objet de suspicions malsaines et débiles. Ça n’a rien à voir! Encore aujourd’hui je me sens obligée de me justifier auprès des autres: non, je n’ai pas abandonné ma fille et non, mon ex mari n’a pas obtenu la garde parce que je suis une mauvaise mère. C’est un choix que nous avons fait tous les deux pour le bien-être d’Alix. J’étais censée trouver un job à Paris pour les rejoindre mais aucune occasion sérieuse ne s’est présentée… Du coup, nous avons passé beaucoup de temps ensemble, à Paris mais aussi dans la maison de campagne de ma mère, à Barcelone, à Disneyland, à Megève… Ma fille n’a jamais eu à choisir entre fêter son anniversaire ou Noël avec son père ou sa mère puisque nous avons continué à fonctionner comme une famille. Elle n’a jamais manqué d’amour. 

    Alix, mon ourson bernois (Berne, 2006)

    A Genève, j’ai d’abord vécu aux Pâquis où je louais une chambre dans une famille. Sympa quand on est étudiant. Nettement moins quand on a 32 ans… J’aimais bien ce quartier central, sa proximité avec le Léman, le fait de sauter dans une mouette le matin pour rejoindre le bureau, même si je me suis tapée quelques frayeurs le soir. Mais je me suis sentie revivre quand je me suis installée dans un grand studio aux Eaux Vives, avec mon chat Kussai, mes meubles, mes affaires, mon univers. C’était petit et peu pratique quand Alix venait y passer quelques jours, surtout qu’entretemps j’avais recueilli deux autres matous, Iqbal et Nayla, et un chien, Neus, mais nous étions heureuses toutes les deux dans ce minuscule cocon. Pour les animaux, je suis incorrigible, je sais… En étant totalement seule dans une ville inconnue, j’avais besoin d’avoir un semblant de famille et mes animaux m’ont apporté cette sérénité. 

    Déconnade mère/fille (Genève, 2015)

    C’est le hasard qui m’a fait rencontrer Mickael en 2013 au cours d’un dîner auquel nous avons été greffés un peu au dernier moment. Il était invité mais ne savait pas si y aller et moi j’ai été rajoutée en last minute… Coup de foudre comme dans les films américains ou presque! Je suis tombée instantanément amoureuse de son sourire et sentie en sécurité dans ses bras. Après cette soirée-là, on n’a plus jamais voulu se quitter. Nous avons rapidement déserté le centre ville de Genève, trop bruyant pour les misophones que nous sommes, afin de nous établir dans une commune proche, calme et verdoyante donc idéale pour fonder une famille, notre Ragondin Family (je vous en parlerai dans un autre article). Après les attentats du 13 novembre, Alix est venue s’installer avec son papa pas très loin de chez nous et ça été un soulagement de l’avoir plus près de moi, de pouvoir faire 20 minutes de voiture au lieu de 3h de train pour la serrer contre mon cœur, d’avoir un vrai quotidien avec elle. Mon petit Melchior est né à la fin de l’été 2017 et ma vie a radicalement changé depuis. Je suis très famille, ma fille a toujours été ma priorité mais j’ai beaucoup trop privilégié mon travail ces dernières années. L’arrivée de mon fils a bouleversé cet ordre établi mettant mes enfants tout en haut de ma to-do list et le reste… tout en bas… Je ne dis pas que je n’aime plus mon poste de rédactrice en chef d’un magazine horloger, c’est juste que l’essentiel de ma vie, ce sont les deux petits têtes brunes que j’ai mis au monde.

    Mes bébés (Moliets, 2018)

    Le but de ce blog est de m’offrir une bulle d’air, de m’exprimer créativement sur des sujets différents, de parler de mon quotidien, de partager mes bons plans mais aussi mes doutes, comme un exutoire sain. Il n’y aura pas d’articles sponsorisés, pas de bannières publicitaires, pas de concours pour gagner quoi que ce soit. Juste mes émotions retranscrites en phrases et en photos que vous êtes libres de commenter directement sous les articles ou en m’écrivant un petit message. Je vous souhaite la bienvenue chez moi!

    Nous, les Ragondins (Moliets, 2018)

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